Il y a quelques jours, en parcourant les réseaux sociaux entre deux photos de voyage et quelques vidéos anodines, une séquence particulièrement virale a retenu notre attention sur Facebook et X. On y voyait deux cadres de la banque américaine JPMorgan Chase attablés dans un restaurant haut de gamme, échangeant des sourires complices autour d’un verre de vin. Un exemple dans lequel désinformation et IA se renforcent.
Sous la publication, les réactions se sont immédiatement multipliées : « Tout cela n’était qu’une mise en scène », « Voilà enfin la preuve qu’ils s’entendaient parfaitement ». En quelques heures seulement, la séquence a été relayée massivement par des comptes en quête d’audience et des plateformes friandes de contenus sensationnalistes.
Pourtant, la réalité est tout autre. Cette vidéo est un mirage. Un clone numérique parfait. Nous avons voulu comprendre comment une telle manipulation avait pu s’imposer, et comment elle met en lumière un phénomène de société majeur : l’utilisation de l’intelligence artificielle pour amplifier, dramatiser ou manipuler des faits. À travers cet article, nous vous proposons de décrypter cet événement sous l’angle des deepfakes.
Le scandale JPMorgan : ce que l’on sait vraiment
Pour mesurer l’ampleur de la situation, il faut d’abord revenir aux faits rigoureusement documentés par la presse internationale comme Reuters, l’AFP ou le Wall Street Journal.
Fin avril 2026, une plainte a été déposée devant un tribunal de New York par Chirayu Rana, un ancien cadre de JPMorgan Chase, à l’encontre de Lorna Hajdini, directrice exécutive au sein de l’institution. Les accusations portées sont particulièrement lourdes, faisant état d’abus sexuels, de harcèlement et de remarques à caractère raciste.
De son côté, la banque et l’accusée nient catégoriquement les faits. JPMorgan précise qu’une enquête interne approfondie de plusieurs mois n’a trouvé aucune preuve crédible. Faute d’un accord à l’amiable, le plaignant réclame désormais 11,75 millions de dollars devant la justice.
Voici la situation factuelle en cours. Mais sur les réseaux sociaux, l’histoire a été totalement réécrite par l’intelligence artificielle.
L’irruption des deepfakes : les faits éclipsée par l’émotion
Profitant de la sensibilité de l’affaire, des internautes y ont vu une opportunité pour générer de l’engagement en produisant des contenus synthétiques ultra-réalistes. Sur des plateformes comme X, Facebook ou Instagram, on retrouve une vidéo qui montre prétendument Rana et Hajdini en train de rire et de boire du vin dans un restaurant.
Les experts en désinformation partagent un constat édifiant sur la manière dont cette affaire se propage :
70 % à 80 %
de l’engagement viral profite aux fausses informations.
Ce phénomène s’explique par le fait que cette affaire bouscule les stéréotypes de genre et suscite une immense curiosité. Les espaces de commentaires se sont rapidement transformés en espaces de jugements hâtifs, oscillant entre l’indignation face à une prétendue manipulation et la prolifération de mèmes moqueurs. Ce sont précisément ces réactions passionnées, dictées par l’émotion immédiate, que l’algorithme capte pour propulser la publication à grande échelle.
À peine 20 % à 30 %
de l’attention se porte sur les analyses factuelles de la presse économique
qui rappellent pourtant des principes fondamentaux comme la présomption d’innocence. Ces articles, plus mesurés et analytiques, suscitent naturellement moins de partages spontanés et sont donc relégués au second plan par les plateformes.
Une réalité qui nous concerne tous
Mais au-delà de ce cas spécifique à Wall Street, cette affaire met en lumière une réalité beaucoup plus vaste et démocratisée : aujourd’hui, absolument tout le monde peut être victime d’un deepfake. Grâce aux progrès des applications de permutation de visages (face-swapping), il n’est plus nécessaire d’être une personnalité publique pour voir son image détournée. Le visage d’un citoyen, d’un collaborateur en entreprise ou d’un proche peut être collecté sur un profil public et apposé sur une vidéo fictive, venant potentiellement ternir sa réputation en quelques clics.
Ces manipulations exploitent un ressort redoutablement efficace : provoquer un choc émotionnel instantané afin d’enclencher une diffusion virale avant même que les faits puissent être vérifiés. Submergé par la puissance des images et la vitesse de circulation des contenus, le public se retrouve souvent dans l’incapacité de distinguer ce qui relève d’une accusation, d’un fait établi ou d’une pure fabrication algorithmique.
L’expérience My-Happydays : quand la technologie révèle ses limites
Face à cette vidéo au réalisme saisissant, exemple démontrant que désinformation et IA se renforcent, nous avons appliqué quelques réflexes simples, une forme d’hygiène numérique que chacun peut désormais intégrer dans son quotidien.

Ne partagez jamais sous le choc émotionnel
Lorsqu’un contenu provoque immédiatement la surprise, l’indignation ou le choc, c’est souvent le signal qu’il faut ralentir. Avant de liker, de commenter ou de partager, prenez le temps de la réflexion. Demandez-vous si ce contenu cherche à vous informer objectivement ou à vous manipuler.

Quittez le post : la vérité se vérifie ailleurs
Plutôt que de croire les commentaires sous le post Facebook, j’ai ouvert un nouvel onglet dans mon navigateur pour chercher ce qu’en disaient les sources de référence. Si une « preuve » aussi exclusive n’est reprise par aucun média, la prudence est de mise.

Même les détecteurs d’IA peuvent être trompés (My-Happydays a fait le test)
Avec l’équipe, nous avons soumis la vidéo aux outils de détection d’IA plateformes spécialisées, et notamment Deepware Scanner. Le résultat fut pourtant sans appel : l’outil n’a détecté aucune manipulation, validant la séquence comme authentique.
Cette expérience concrète montre à quel point il est devenu presque impossible, de nos jours, de démasquer un deepfake par la seule entremise de la technologie. L’intelligence artificielle générative progresse à une vitesse si vertigineuse que les deepfakes contournent très facilement les barrières automatisées des détecteurs classiques.
Quand l’IA devient à la fois le problème… et une partie de la solution
L’intelligence artificielle peut aussi devenir un outil d’investigation particulièrement puissant… à condition d’être utilisée avec méthode, recul et esprit critique. Car un prompt mal formulé, orienté ou trop vague peut conduire l’IA à produire des analyses erronées, approximatives, voire excessivement affirmatives. L’outil ne remplace donc jamais le discernement humain ; il l’assiste.
Nous avons ainsi choisi de soumettre la vidéo à une analyse approfondie par intelligence artificielle, non pas pour obtenir un verdict automatique, mais pour rechercher d’éventuelles incohérences visuelles, graphiques et comportementales invisibles à l’œil nu.
Voici le prompt utilisé :
Rôle : Agis en tant que en détective et expert en analyse légale de vidéos numériques et de deepfakes.
Mission : Recherche les incohérences visuelles : visage, lèvres, regards, mains, éclairage, reflets, arrière-plan et mouvements.
Identifie les artefacts graphiques ou comportements anormaux pouvant révéler une génération par IA.
Distingue clairement les éléments suspects des éléments compatibles avec une vidéo authentique.
Conclue par une estimation argumentée du niveau de probabilité qu’il s’agisse d’un deepfake.
L’analyse s’est révélée particulièrement instructive. Gemini a mis en évidence les micro-anomalies visuelles et graphiques sous-jacentes, et quantifié la probabilité qu’elle ait été générée par une intelligence artificielle comme élevée (3/5) sans toutefois apporter de certitude. Cela démontre que l’intelligence artificielle peut être un excellent allié pour affiner notre esprit critique. Cela va dépendre de notre capacité à dialoguer intelligemment avec les outils, à poser les bonnes questions et à conserver un regard critique sur leurs réponses..
Comment avoir un impact sur les réseaux sociaux : Affamer l’algorithme
Le plus grand piège sur les réseaux sociaux, c’est de vouloir faire justice soi-même. Écrire un commentaire sous une vidéo jugée fausse pour crier au scandale ou dire «c’est faux !» est contre-productif. Pour Facebook, une interaction reste une interaction, et cela rend la publication encore plus visible pour les autres.
La seule bonne attitude ? Affamer l’algorithme. On ne clique pas, on ne met pas d’émoji en colère. On clique simplement sur les trois petits points en haut à droite du post pour signaler la publication comme fausse information. Et si un proche partage cette vidéo de bonne foi ? On lui envoie un message privé avec un lien vers un article de fact-checking fiable pour lui expliquer la situation. Si un sujet (comme l’affaire JP Morgan) est parasité par des rumeurs, publiez un article factuel et vérifié sur votre propre mur, sans jamais partager ni lier la rumeur initiale.
En cultivant cette curiosité sereine et cet esprit critique bienveillant, nous restons pleinement maîtres de notre regard sur le monde, tout en profitant du meilleur des innovations de notre époque.

